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Mon cher ami,

Souvenez-vous de notre réunion du 17 octobre. Parlant de l’ordre serré, je vous ai dit: “Je m’en fous!” et… c’est vrai.

Cette discipline est certes utile à la formation du soldat, mais elle n’est plus aussi essentielle qu’autrefois. Au combat les armées ne manœuvrent plus en “ordre serré“. La priorité n’est donc plus là.

Aussi, ça m’est égal qu’un soldat qui sait tirer et combattre pratique un ordre serré… approximatif.

De même, ça m’est égal qu’un soldat qui sert correctement un MILAN ou une 12,7 au combat confonde un peu les galons du major et ceux du lieutenant, se “mélange les pinceaux” avec les étoiles des brigadiers et autres divisionnaires…

Je m’en fous!

Dans le texte de mon allocution du 17 octobre, vous ne trouverez pas cette exclamation vengeresse. Elle n’était pas non plus dans mon manuscrit. Elle résulte d’un “dérapage oratoire”. Mais je ne la renie pas. Au contraire, je persiste!

En revanche, je ne voudrais pas qu’il y ait confusion dans les esprits. Et d’ailleurs, vous l’avez bien compris: il s’agit de savoir dégager les priorités tout en veillant à une bonne pédagogie. Il n’est pas question de rayer des programmes de formation l’ordre serré, mais seulement de lui donner la place qui lui revient, au moment le plus opportun.

La priorité: la France a besoin de soldats. Elle n’est pas assez riche pour fabriquer des combattants individuels en y consacrant plus de deux mois… Faire un soldat capable de tenir le rang en deux mois, c’est une gageure qui impose que L’ON DÉPOUILLE LES PROGRAMMES D’ABSOLUMENT TOUT CE QUI NE CONCOURT PAS DIRECTEMENT À L’INSTRUCTION DU COMBAT.

Ce soldat que vous aurez bâti en deux mois à partir du civil, il sera conscient de ce que vous désirez de lui, du but qu’on lui propose, qu’on lui impose. Si vous y avez mis toute votre intelligence et tout votre cœur, lui aussi vous donnera son cœur et son intelligence.

Donc, priorité n°1: faire des soldats.

La pédagogie: les débuts de l’ordre serré sont lassants et indigestes. Le jeune soldat se demande à quoi cela sert, sinon à préparer une prise d’armes dont il voit mal l’objet. Dans ces conditions, à son arrivée, votre homme NE PEUT PAS ÊTRE RÉCEPTIF à l’ordre serré (sans compter celui qui y mettrait de la mauvaise volonté).

En revanche, lorsque vous aurez fait de lui un soldat, conscient de l’être, vous l’aurez aussi transformé en un homme capable de voir où vous l’emmenez, qui aura observé ses anciens et les aura déjà imités tout seul.

… Alors en quelques brèves séances, vous obtiendrez un résultat que vous auriez désespéré d’obtenir par la méthode… habituelle.

Si son importance relative a diminué, l’ordre serré est utile et doit être maintenu, mais il doit venir en son temps pour être compris et assimilé. Lorsque j’avais l’honneur de commander l’ENSOA de SAINT MAIXENT, j’étais très fier de la qualité, de la perfection, de l’allure de mes élèves sous les armes. Mais je crois que le travail, le temps passé en répétition, ne suffisent pas à les obtenir, car là aussi il faut un “supplément d’âme”.

Aux cadres de cette même école, j’avais diffusé ces quelques lignes que je vous transmets:

“ Une parfaite rigueur sous les armes, des mouvements, une démarche réglementaires et cadencés, de l’aisance dans le commandement, voilà les objectifs à atteindre par des exercices courts, mais qui visent la perfection. Une troupe qui se présente bien a l’orgueil d’elle-même. L’ordre serré développe l’attention, crée l’obéissance immédiate aux commandements, développe, par la recherche de la perfection, la capacité d’effort, oblige l’instructeur à rechercher sans cesse les meilleurs procédés.

À chaque exercice correspond un but. Au retour, le chef de section doit se demander s’il a atteint ou non le résultat recherché, s’il a obtenu des progrès. À ce prix, l’ordre serré est formateur. ”

Je dis donc “OUI” à l’ordre serré, mais QUAND IL FAUT, c’est-à-dire lorsque l’homme, devenu soldat, a acquis ce “supplément d’âme” qui l’incite, y compris dans ce domaine, à vous donner son cœur et son intelligence, et alors il le fera COMME IL FAUT.

Sinon,  » je m’en fous!  »

Certains d’entre vous vont me dire que cette formule crée quand même quelques difficultés: “ Et la marche à la fourragère alors? Elle ne va plus se terminer par une prise d’armes? ”

Peut-être pas. Pourquoi ne tenteriez-vous pas un grand bouleversement? Au lieu de remettre la fourragère à des garçons bien propres et alignés, rentrant de la marche traditionnelle, vous devriez transformer la fourragère en récompense quasi individuelle, qui consacrerait l’acquisition du titre de “soldat” par des hommes qui auraient montré ce qu’ils savent faire après 36 ou 48 heures d’exercice, de tir, de marche, de fatigue, de bivouac… et qui arriveraient crevés, à point nommé (1) pour recevoir de leurs anciens ce symbole de leur appartenance au Régiment.

Certains usent déjà d’une formule analogue. Accentuez-en le caractère “combattant”, le caractère “relève” des anciens par des jeunes tout juste formés… et vous verrez les résultats s’améliorer encore.

Les autres, qui n’ont pas essayé, tentez donc l’expérience: elle est sans risque. Et je suis sûr que vous y gagnerez… et vos soldats aussi!

P.S. – À propos de “soldat”, j’emploie ce mot parce que je ne peux pas embrasser toutes les subdivisions d’armes et toutes les armes autrement… Pensez donc: chasseurs – légionnaires – transmetteurs – canonniers – conducteurs… et j’en passe! En outre, je n’aime pas l’expression récente, administrative “homme du rang”. Le rang, je sais ce que c’est. Mais il est tenu par des combattants, par des soldats. Alors, pourquoi ne pas le dire? Nous devons aussi tenir notre rang… même en parole. C’est une question de standing.

1 – … peut-être un peu boueux? Mais où avez-vous remarqué que le poilu de Verdun était propre et astiqué? Or… c’est lui qui vous a gagné vos fourragères…

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