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Mon cher ami,

NOTER!Commander, c’est noter. Qu’est-ce que noter? Comment noter? Un barreau de plus ou de moins… pourquoi?

Au moment où nous allons tous remplir les feuilles de notes de nos subordonnés, alors que cette tâche n’est certes pas simple, il m’a semblé utile de vous parler de: NOTER.

“ En vérité, Monsieur, je vous le dis doucement, mais je vous couperai la tête dans le temps que vous désobéissiez.”

Napoléon

Commencer par cette citation, c’est souligner que noter, c’est d’abord sanctionner: la note est la SANCTION de la manière de servir du noté pendant l’année écoulée.

Sanction, c’est récompense et punition. Distribuer l’une et l’autre à bon escient, c’est noter. Faire cette distribution en toute justice, en fonction de ce que vous avez constaté dans votre commandement, c’est noter.

Je cite l’un de vous:

La rigueur en service et surtout l’alternance de la rigueur en service avec la détente hors service s’obtiennent difficilement de cadres de plus en plus fonctionnaires ou fonctionnarisées par leurs épouses et par la vie extérieure à l’Armée. Bon nombre se réfugient dans l’anonymat ou la routine en service et dans l’isolement égoïste hors service. Ce sont toujours les mêmes locomotives qui se font tuer dans le galop des activités comme dans l’animation des soirées familiales. Enfin, ce sont les laxistes devant la mission qui, essayant de redorer la vigueur de leur image de marque, commettent les bavures de langage et les tracasseries inutiles hors service.

C’est donc clair: il y a trois catégories de subordonnés:

– ceux qui foncent dans vos traces, qui en veulent, qui pigent et qui galopent… même au prix de quelques erreurs, mais sans mesurer temps ni peine.

– ceux qui somnolent au cri de “ Surtout pas d’histoire… d’ailleurs les Chefs de Corps passent et moi… je compte bien rester!” et qui ne font rien, ou juste ce qu’il faut!

– ceux qui n’ont pas l’armature morale nécessaire pour commander et tentent de faire illusion dans le bruit et la fumée… quitte à saboter votre action pour justifier leur incurie.

Je vous conseille donc, si vous le voulez bien, de classer d’abord vos feuilles de notes en trois paquets correspondants à ces trois catégories… puis, dans chaque paquet, vos clients du meilleur au moins bon. Après quoi, mon système est le suivant (libre à vous d’en faire autant):

commencer par le paquet du milieu et par les moins bons de ce paquet. Faire des économies sordides de barreaux.

Noter ensuite la 3ème catégorie. Faire moisson de barreaux.
finir par la 1ère catégorie: il y a alors des barreaux à distribuer.*

Les notes ne sont pas seulement une sanction. Elles constituent un guide pour le prochain employeur du noté. Il s’agit donc de remplir de façon cohérente les cases des différents tableaux… mais surtout de rédiger, en cohérence aussi avec les cases, les notes écrites. C’est difficile… tout le monde n’est pas La Bruyère qui écrivait si bien ses “Caractères”. Et nous savons comme il est facile, par ignorance, par manque de cohérence, de nuire à un camarade qui ne le mérite pas.

Là encore, chacun peut avoir son système. Le mien m’a été enseigné par l’un de mes maîtres es-sciences militaires… Le voici pour qui en sentirait le besoin.

Les notes écrites, ce sont cinq paragraphes distincts (ce qui ne permet pas d’être prolixe, mais condenser sa pensée est un exercice salutaire):
– l’emploi
– l’homme
– le subordonné
– le chef
– l’avenir.

L’EMPLOI: il est porté en première page? Certes, mais cette définition ne couvre pas tout:

– votre major a été remarqué en bien par l’Intendance et il a économisé 1/6ème de votre budget chauffage

– votre OST a raté sa revue groupée (ça arrive!)

– votre responsable de l’instruction a monté un excellent exercice de cadres et écrit un mémento tout à fait bien pour les chefs de groupes…

Chacun a fait quelque chose, bien ou mal, dans le cadre de sa fonction: dites… en deux lignes, comment cette fonction a été remplie, sans oublier de rappeler que l’intéressé tient cet emploi depuis… et qu’il l’a pris sans y avoir été préparé (ou l’inverse). Origine et perspectives de carrière n’ont bien sûr pas à entrer en ligne de compte.

L’HOMME: vous ne jugez pas… mais vous donnez en quelque sorte le mode d’emploi, au physique (solide ou pas, résistant ou pas, capable en un mot de tenir son emploi), au moral, sur le plan du caractère: comment le prendre, le réveiller, le diriger, le tenir…

Là, citez ce qui vous apparaît comme le trait marquant de l’homme: culture générale ou militaire – connaissance de telle langue étrangère, de tel pays – travaux personnels effectués – qualité d’orateur, de rédacteur – intelligence, capacité de travail, ouverture…

LE SUBORDONNÉ: comment se comporte celui que vous notez, comment réagit-il comme exécutant: initiative, débrouillardise, paresse, routine, souci de la perfection, égoïsme, don de soi, compréhension des ordres, rapidité d’exécution, intelligence des situations et des gens…

LE CHEF: vos subordonnés commandent tous quelque chose. La manière dont ils exercent ce commandement, vous devez la juger: réglementaire, originale mais efficace, laxiste, démagogique, rigoureuse et seulement rigoureuse.

Là encore, soulignez les qualités de ceux qui commandent “avec un cœur gros comme ça”, qui attirent la confiance de leurs subordonnés, qui savent les écouter, qui ont toujours du temps pour eux… ou le contraire! Et n’oubliez ni l’organisateur ni l’instructeur.

L’AVENIR: celui que vous notez aura demain une autre affectation. Dites quel genre de poste lui convient, ce qu’il souhaite, quels emplois lui sont à votre avis fermés… sans oublier de préciser jusqu’où il peut aller dans les études militaires et les niveaux de responsabilité.

… C’est long à expliquer, mais finalement assez simple à faire, c’est une discipline comme une autre. Cette méthode permet de rendre à chacun selon son dû, en toute justice, sans nuire par inadvertance, sans flatter. Et la DPMAT, le prochain chef, sauront qui est votre homme et comment l’employer au mieux.

Croyez-moi, c’est mieux que:

“ Mérite les mêmes bonnes notes que l’an dernier – À suivre et à pousser ”!!!*

Ce système a l’avantage de remplir la troisième fonction des notes: SERVIR à l’intéressé. Celui-ci, qui va lire ce que vous avez écrit sur son compte, saura très vite (d’ailleurs vous en parlerez avec lui) comment il peut s’améliorer, où il doit porter son effort, ce qu’il doit corriger.

Votre « client », vous l’avez payé, en toute justice, en toute rigueur, pour la façon dont il a travaillé avec vous. En outre, vous l’aidez à progresser, pour son bien et pour celui de l’Armée.

Rien n’empêche d’ailleurs de voir un par un vos cadres, en octobre de chaque année par exemple, pour refaire (ou faire) le point, vérifier que vous êtes compris, montrer que vous suivez les efforts accomplis. Vous préparez ainsi les notes suivantes.

Enfin, pensez à vos patrons à vous, qui pourront opérer leur classement, mettre leurs propres notes sur la base d’un travail solide structuré, ce dont, croyez-moi, tous se réjouiront!

Vous devriez même y gagner à ce travail…

Je n’ai parlé que des notes d’officiers. Le principe est le même pour les sous- officiers; seule la place pour écrire est encore plus restreinte. Raison de plus pour ne mettre que l’indispensable et éviter les clichés tout faits qui nuisent au noté et finissent par faire mal juger le noteur. Et n’oubliez pas que là aussi la base de votre travail, c’est la confection des trois paquets, suivie d’un classement dans chaque paquet. Prenez pour cela votre temps: c’est l’essentiel et tout le reste en découle.*

Et voilà que j’oublie de parler d’objectivité…

Au risque d’être mal compris, je dirai que, dans les relations hiérarchiques directes, on ne peut pas être objectif. Avoir la réputation de l’être signifie trop souvent que vous commettez les mêmes erreurs que les autres! Mieux vaut donc être subjectif, carrément et honnêtement, en jugeant sur des critères précis, ceux justement qui lient chef et subordonné:

– l’obéissance
– l’initiative
– la compétence
– le courage personnel.

L’OBÉISSANCE: un ordre est un ordre et non une base de discussion… Le premier devoir de celui qui le reçoit est, non pas de chercher à le tourner, ni même d’en attendre le contrordre… mais d’obéir, vite et bien.

L’INITIATIVE: celle que l’on prend… ET celle que l’on donne. Que personne n’en réclame s’il n’est pas capable d’en laisser à ses propres subordonnés! C’est le jeu nécessaire de l’institution pour que chacun fasse preuve de discipline intellectuelle.

LA COMPÉTENCE: … l’on a toujours à apprendre. La compétence, ça s’entretient et les chefs ont du travail pour rester compétents. L’ambition dont on n’a pas la compétence est un crime.

LE COURAGE PERSONNEL: Oh! Pas celui de la guerre, le plus facile: tout le monde vous regarde! Celui de la paix, fait d’honnêteté, de souci de la vérité, d’affirmation de ses convictions, même au risque de déplaire…

Passer au crible de ces quatre critères chacun de ceux que vous notez, c’est aussi commander, c’est votre service de chef… Je ne sais si c’est objectif mais c’est votre devoir.

Bon courage pour les notes de vos subordonnés…

Cordialement

Général Wilfrid Boone

* les barreaux sont les « bons points » que l’on reçoit si l’on a bien travaillé pendant l’année.
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