Testament militaire du colonel de Maud’huy

Commandant le 35e RI

BELFORT- 27 mai 1912

 

Mon cher Camarade,

Je vous quitte à regret ; je désirerais que vous ne m’oubliiez pas trop vite. Pour cela, je veux vous léguer en partant, quelques remarques, fruit de notre collaboration et de notre travail commun.

Pendant le temps trop court où j’ai eu le plaisir de vous commander, je n’ai eu que des satisfactions. Jamais une histoire, jamais une réclamation, pas de fautes graves, pas un sous-officier n’a été rétrogradé ni cassé.

À quoi cela a-t-il tenu ? À votre excellent esprit militaire, à votre sentiment du devoir. Vous avez su supporter mes défauts, vous plier à mes idées, à mes désirs. De mon côté, j’ai toujours été convaincu que le supérieur doit respecter la personnalité de ses subordonnés, ceux-ci ne remplissant jamais évidemment son idéal absolu. Mais nous devons nous servir de nos subordonnés tels qu’ils sont, en utilisant leurs qualités et même leurs défauts, qui, souvent, ne sont que des exagérations de qualités.

I)

Efforçons-nous de commander et d’obéir avec bonne humeur : l’homme de mauvaise humeur et l’homme en colère sont des malades, donc des êtres de qualité momentanément inférieure. Soyons toujours polis avec nos inférieurs ; quand on est poli, on élève ceux à qui on s’adresse, quand on est grossier, on se rabaisse soi-même. Vis-à-vis du supérieur, l’impolitesse est une faute contre la discipline ; vis-à-vis de l’inférieur, elle est en outre une lâcheté. La politesse seule rend supportable la dureté d’un reproche.

Parlons toujours doucement, ce qui n’empêche pas de parler avec fermeté ; en donnant des ordres, en faisant des observations sur un ton trop élevé, on affole les subordonnés, on les pousse eux-mêmes à crier, on enfièvre le service.

Punir n’est pas seulement un droit ; c’est surtout un devoir, souvent pénible, mais auquel on n’a pas le droit de se dérober. L’homme puni doit se rendre compte que ce n’est pas nous qui les punissons, mais la loi et les règlements dont nous sommes les représentants. Ne punissons jamais dans un moment d’irritation ; en général, attendons le lendemain pour fixer la punition.

Entendons celui qui a fait une faute et recherchons de bonne foi, avec lui, les circonstances qui peuvent être atténuantes. Quand nous sommes sûrs d’avoir affaire à un mauvais sujet inaccessible aux bons procédés, frappons, frappons sans relâche, jusqu’à ce qu’il change ou disparaisse. Efforçons-nous de ne jamais laisser deux mauvais sujets réunis, car pour les mauvais comme pour les bons, l’union fait la force.

Ne faisons jamais de reproche à un gradé devant ses subordonnés ; en le diminuant à leurs yeux, nous diminuerions le principe d’autorité. Ne doutons jamais sans raison de la parole de nos subordonnés, ce serait une injure gratuite. Si nous nous apercevons qu’il nous a menti, nous aurons le droit de le punir, d’autant plus sévèrement que nous lui aurons montré plus de confiance. Ne cherchons pas à nous faire aimer de nos inférieurs, mais à nous faire estimer des meilleurs si nous les aimons, ils nous aimeront d’eux-mêmes. Nos inférieurs ont droit à la justice absolue, faisons tous nos efforts pour la leur donner. Ne cherchons pas à inspirer à nos subordonnés la terreur, mais la confiance ; qu’ils ne craignent pas, mais désirent la présence du chef.

Couvrons-les toujours quand ils ont exécuté ou cru exécuter nos ordres. Pas d’exigences inutiles. Les Français n’aiment pas à être perpétuellement ennuyés pour des vétilles. Mais ce que nous exigeons, exigeons-le d’une façon absolue et continue. Surtout, faisons saisir à nos inférieurs les raisons de nos exigences, faisons leur comprendre que la discipline est nécessaire, non seulement  pour le service, mais pour le bien de chacun. Un colonel ne commande pas 3 000 hommes, un chef de bataillon 1 000, un capitaine 250. Un colonel commande trois bataillons, le commandant quatre compagnies, le capitaine quatre sections, le chef de section quatre escouades. Ne l’oublions pas. Instruisons nos subordonnés directs et commandons par leur intermédiaire, surtout ne faisons pas leur métier ; nous ne ferions pas le nôtre.

II)

Ne négligeons pas les exercices de parade, le rang serré, faisons-en un peu à la fois, mais exigeons la perfection. Une troupe belle à la parade a l’orgueil d’elle-même. L’exercice à rang serré développe chez l’homme l’attention qui est une faculté précieuse, crée chez lui par l’obéissance immédiate au commandement un réflexe qu’on sera heureux de retrouver à la guerre, augmente par la recherche de la perfection la capacité d’effort, développe aussi les qualités de l’instructeur obligé de rechercher continuellement les procédés les meilleurs. Le mouvement de « garde-à-vous », « repos » est peut-être le plus important, le plus utile de tous. Veillons à ce que la main gauche soit ouverte, cela semble un détail, mais si vous l’exigez vous aurez sûrement des hommes attentifs. Le salut est enseigné dès le début de l’instruction, il en est aussi la terminaison. Beaucoup d’hommes saluent correctement, très rares sont ceux qui saluent en beauté, ceux-là sont nécessairement des hommes complètement assouplis et instruits physiquement et moralement ; c’est l’élite. On peut dire que le salut est le critérium de l’instruction.

N’allons jamais à l’exercice ou à la manœuvre sans avoir un but absolument défini ; au retour, faisons notre examen de conscience et demandons-nous si nous avons obtenu le résultat voulu, ou du moins un progrès. En général, si nous n’avons pas réussi, c’est que : ou bien le but n’était pas assez défini dans notre esprit, ou bien nous n’avons pas assez décomposé. Servons-nous souvent de la montre à secondes pour nos exercices. La recherche de la vitesse est essentielle, car pour arriver à la vitesse, on est amené à rechercher la perfection dans l’exécution des détails ; tant que cette perfection n’est pas obtenue, on n’aboutit qu’à la précipitation qui est l’opposé de la vitesse. La constatation de la vitesse avec la montre est facile. Elle ne prête pas à la discussion, elle donne à l’exercice l’aspect d’une lutte, ce qui plaît aux soldats pétris d’amour-propre. Rappelons comme exercice à constatation de vitesse, ceux que nous avons pratiqués ensemble. Démontrer et remonter le fusil, faire les sacs,  étant au lit se lever et se mettre en tenue de campagne, rompre les faisceaux et remettre sac à dos, repos de manœuvre et repartir, approvisionner en moins de 20 secondes, ouvrir et fermer la culasse 10 fois, exécuter 10 fois la mise en joue, faire le bond de 50 mètres, transmettre les ordres par plantons, les unités étant disposées en surveillance face à un point, les replacer dans une autre situation, etc.

Pour le tir, rappelons, non la difficulté, mais l’utilité du tir à répétition ; dès les premiers tirs d’instruction, faisons tirer en utilisant le « magasin » ; plus tard, exécutons fréquemment des tirs de groupement à durée limitée. Beaucoup de nos hommes sont arrivés à tirer très bien en tirant très vite (8 à 10 coups en 30 secondes), ceux-là conserveront en grande partie leur précision dans le tir de guerre, car ils tireront avec leurs réflexes que l’émotion n’altérera pas. Les soldats qui tirent bien, mais lentement perdront toute précision à la guerre parce qu’il leur faudrait une attention et un sang-froid qu’ils n’auront pas. Rappelons qu’à la guerre ce n’est pas le nombre de tireurs qui a de l’importance, mais le nombre de coups ajustés dans une limite de temps donné. Le tir à répétition seul permet l’exécution correcte des rafales ; il se prête moins que le tir coup par coup au gaspillage des munitions parce qu’il s’arrête de lui-même après chaque rafale.

Pour la marche, soyons persuadés que l’entraînement s’obtient, non par des efforts considérables, mais par des efforts répétés. Quand l’homme de recrue a été entraîné, plus de sacs à demi-chargés, plus de sacs avec courroies roulées, toujours le chargement de guerre, quitte à mettre sac à terre pour une partie de l’exercice quand l’homme doit courir. Ne jamais faire d’exercices de course, sauf les bonds de petite amplitude, avec le sac chargé ; c’est un éreintement inutile.

Un homme qui porte tous les jours le sac chargé pendant trois heures reste entraîné, il suffit qu’il fasse une fois par semaine une marche sur route supérieure à 20 kilomètres (pour le durcissement des pieds). Quand notre troupe, sans laisser personne en arrière, fait 28 kilomètres sans grand’halte, ayons l’esprit tranquille, elle fera tout ce qu’on lui demandera. Les marches de longueur supérieure ne sont qu’une preuve au point de vue moral, mais inutile au point de vue d’entraînement proprement dit.

III)

Conservons les « dispositions de combat » et les «  dispositions de fin de combat », faisons-les répéter souvent, cela nous évitera des oublis et des préoccupations au début et à la fin de chaque manœuvre. Rappelons-nous que la section combat pour la compagnie, la compagnie pour le bataillon et ainsi de suite. Ne cherchons pas de succès particulier, mais comme au football, que chacun travaille pour le succès de son équipe. Souvent des fautes de tactique sont des fautes d’abnégation.

Pour que l’équipe travaille en commun, pensons, pensons toujours à la liaison, envoyons immédiatement nos renseignements et toujours par écrit ; le papier et le crayon sont les premières armes du gradé. N’oublions pas nos systèmes : des hommes de communications, des flèches, des papiers indicateurs, des postes de commandement, etc. Sans liaison, pas de renseignements, pas d’ordres, donc pas de manœuvre.

Gardons-nous loin, très loin, rappelons-nous que l’artillerie peut nous surprendre à 5 000 mètres et au-delà, mais rappelons-nous aussi qu’une section à 1 000 mètres de sa compagnie, une escouade à 800 mètres de sa section, une patrouille de combat à 500 mètres de son escouade ne sont pas isolées ; elles s’appuient par leurs feux croisés. Ne craignons pas au début de nous étaler très largement, nous n’en serons que plus facilement concentrés, où et quand nous voudrons, si les liaisons sont bien maintenues.

Pour progresser sous le feu, aux grandes distances, cherchons à diminuer les pertes par les formations (la ligne d’escouade est généralement la meilleure, elle est dans l’esprit, sinon dans la lettre du règlement, qui veut qu’on combatte en groupes de tirailleurs) et par la vitesse, en faisant des bonds à toute allure, par petits groupes qui s’arrêtent derrière un abri, en se couchant ou en formant la tortue avec les sacs. Aux distances moyennes, quand notre feu peut commencer à avoir de l’effet, que la marche d’un groupe soit toujours protégée par le feu d’un groupe voisin qui est à l’affût. Aux petites distances, et généralement à 600 mètres, la marche par échelon devient impossible ; que la section ou la compagnie qui veut se porter en avant, envoie à l’ennemi une bonne rafale de quatre ou cinq cartouches par homme pour le forcer à se terrer, puis qu’elle se précipite en avant à toute vitesse. Elle pourra ordinairement faire son bond de 30 ou 50 mètres avant que l’ennemi ait pu reprendre un feu ajusté (nécessité de nos exercices de perfectionnement à la marche du bond de 50 mètres). Si nous sommes appuyés par l’artillerie, marchons pendant qu’elle tire. Les points de chute de ses obus nous indiqueront où notre attaque a le plus de chance de réussir avec un minimum de pertes. Si notre cavalerie charge, au lieu de la regarder, profitons de ce que l’attention de l’ennemi est détournée de nous pour gagner du terrain en avant.

La Marseillaise indique l’approche de l’assaut, tout le monde doit se porter en avant ; la sonnerie de la charge et le cri de « en avant » indiquent le moment de l’attaque. Exerçons nos hommes à pousser bien ensemble le cri de « en avant », que les troupes en arrière crient aussi pour faire sentir aux camarades leur approche, mais sans se désunir. La force d’ensemble des cris est de haute importance, surtout dans les combats des bois et les combats de nuit. Que nous les clairons, les tambours disséminés auprès des capitaines, des commandants, répètent la sonnerie de la charge. Que tout chef isolé cherche à se conserver le plus longtemps possible dans la main, jusqu’au coup final, une troupe disponible ; s’il n’en a plus, qu’il cherche à s’en reformer une.

L’offensive seule donne des résultats, mais n’oublions pas que la défensive, ordonnée par le chef en un point ou un moment donné, est souvent le seul moyen de prendre et conserver l’offensive ailleurs ou plus tard. Si l’ennemi est surpris en marche, en manœuvre, attaquons-le sans arrêter, sans lui laisser reprendre pied ; si nous le trouvons installé, procédons prudemment, et qu’un combat d’avant-garde, de reconnaissance, précède notre attaque. Sur la défensive, tant qu’on n’est pas à portée décisive, employons peu d’hommes avec beaucoup de cartouches ; tenons le reste abrité, puis : quand l’ennemi arrivera à bonne portée, à distance d’assaut, amenons notre paquet intact, magasins pleins, baïonnette au canon ; rafalons l’assaillant et sautons dessus tout de suite, pour profiter de la surprise. Dans les tranchées, faisons approvisionner le magasin, l’homme complètement à l’abri ; pour tirer : debout, à la rafale.

Dans les bois, marchons en petites colonnes d’escouades, avec des patrouilles de sûreté, à distance de vue. Si nous rencontrons l’ennemi, déploiement immédiat, rafale à répétition, à la baïonnette. Les réserves se couchent pendant la durée du feu et se précipitent en avant, par petites colonnes, pour appuyer l’assaut. Contre la cavalerie, faire face à elle de suite, mais si elle est à plus de 400 mètres, ne pas commencer le feu ; approvisionner, mettre l’arme au pied. À 400 mètres, faire feu de magasin. Les tirailleurs isolés se couchent et laissent passer. Rappelez-vous que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, quand vous êtes isolés, la formation en losange est la meilleure ; quand vous êtes à une aile, la formation en échelons (ceci est vrai pour une escouade comme pour un régiment).

Pour  le service de sûreté, ne placez pas trop loin la nuit des sentinelles, même doubles. À plus de 400 mètres, mettez à quelques pas, non derrière la sentinelle, mais sur le côté, sa pose, c’est-à-dire six ou huit hommes. Ne mettons pas les sentinelles directement sur les chemins où elles seraient facilement enlevées, mais à quelques pas sur le côté. Servons-nous de nos fils de fer, mettons-en à quelques mètres en avant de la sentinelle, c’est une sécurité pour elle. Défendons aux sentinelles de tirer sans nécessité absolue et sans la certitude que l’ennemi est là. Faites le service de quart, c’est tout ce qu’on peut exiger. Mieux vaut trois hommes qui dorment et un bien éveillé que quatre somnolents.

N’oublions pas notre système d’embuscades offensives, à proximité des chemins d’accès ; c’est la garde la meilleure, mais il faut des gradés et des hommes exercés ; faites souvent ces exercices d’embuscades, chaque fois que vous faites un exercice de nuit ; il faut dans chaque compagnie trois ou quatre gradés et une douzaine d’hommes très exercés. Ne perdons pas de vue le dressage de nos éclaireurs ; de bons éclaireurs sont la force d’une compagnie. Faites souvent sortir, de jour comme de nuit, des patrouilles d’éclaireurs sans sacs qui iront à 20 ou 25 kilomètres, de façon à ce qu’ils opèrent en dehors de la zone trop connue d’eux. Ne perdons pas l’habitude des reconnaissances des sous-officiers, avec des renseignements fermes à rapporter (viabilité de tel ou tel chemin, nature d’un ruisseau…).

Rappelez-vous le principe : on ne s’arrête pas pour se fortifier, mais on se fortifie quand on s’arrête. N’oubliez pas nos tranchées à la charrue, pour faciliter le travail ou créer des simulacres de retranchement. N’oubliez pas que mieux vaut pas de tranchées qu’une tranchée trop visible pour l’artillerie. Donc, recouvrez vos tranchées de gazon, de feuilles, etc. Si vous avez le temps, faites des bonnettes, sans cela vos hommes tireront en l’air.

Lisez et méditez « Ardant du Picq », d’abord, lisez d’autres bons livres ensuite : l’étude des faits de guerre seule peut remplacer dans une certaine mesure l’expérience de guerre qui nous manque. Cette étude a suffi à l’armée prussienne de 1866 à 1870 pour vaincre, après une période de cinquante ans de paix, des armées qui avaient fait la guerre, mais qui ne l’avaient pas étudiée. Enfin, quand le moment sera venu, souvenez-vous que vous êtes au 35e, du régiment d’Aquitaine, les descendants des vainqueurs de Wagram, de la Moskowa, d’Alger, de Sébastopol, des glorieux combattants de Champigny. Allez-y gaiement : ceux qui se trouveront en face de vous préféreront être ailleurs.