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Mon cher ami,

Freinez, nom de D… On va s’casser la gueule!

Foch disait “Activité, activité…”. Nous sommes dans le droit fil de sa pensée. Personne d’entre nous se sent guetté par le chômage… ce qui est bien.

Ceci dit, mon propos d’aujourd’hui tient en trois lignes:

– N’en faites pas plus!
– Faites en moins!
– Mais… faites le mieux!

N’en faites pas plus !

D’astreinte en manœuvres, de camps en exercices, de tirs en permanence, de gardes en stages (1), d’inspections en secours aux civils… n’en jetez plus!

Mais calculez donc sur une année pleine (l’an dernier par exemple qui n’est pas trop loin) le nombre de nuits passées à l’extérieur, le nombre de samedis et dimanches pris par quelque chose… pour deux ou trois sergents, un ou deux capitaines de votre régiment. Faites le bilan et voyez si c’est sérieux! À mon avis, on en fait trop. Donc n’en faites pas plus, on est à la limite.

Conseil d’ami: avez-vous quelque part, dans un couloir où l’on passe, un grand tableau – avec en abscisse les noms de tous les sous-officiers du Corps et en ordonnée le calendrier de l’année – sur lequel vous faites reporter tous les services, les gardes, les absences de toutes sortes, les permissions? Avec une couleur par catégorie? Si l’on tient ce genre d’affichage au vu et au su de tous:

– les décomptes sont immédiats,

– les passe-droits disparaissent,

C’est exactement le « quifaitquoi » des outils bonus de Mon Capitaine. Pour y accéder, cliquez ici.

– le contrôle, VOTRE contrôle personnel, est possible. Il est loisible d’en faire autant pour les officiers.

Et alors, je ne vous parlerai JAMAIS de “récupération” ni de “compensation”: le soldat est de service 24 heures sur 24 – limite qui n’est due qu’à la seule mathématique! – mais je vous dis nettement, de temps à autre ayez le GESTE LARGE:

– larguez une unité en permission pendant 48 heures…

– octroyez 2 ou 3 jours de permission à un officier ou à un sous-officier… en sus

de ses “droits”.

… non pas parce que c’est un droit… non pas parce que ça râle ou qu’il y en a marre, ras le bol… mais parce que tel travail a été bien fait… parce que un tel ou telle unité a beaucoup peiné avec le sourire… parce que tel autre a un problème familial (tel autre: avec ou sans grade, et quel que soit le grade)… et puis, pour la raison majeure, inattaquable, que “c’est vous le Chef”!

C’est vous le Chef, c’est vous qui commandez le travail, répartissez les tâches. Donc, c’est vous qui contrôlez et devez de temps en temps relâcher la pression.

On se plaint souvent de ce que les possibilités de récompense soient plus restreintes que l’arsenal des punitions. Soyez bien certain que ce genre de largesse sera généralement bien accueilli.

Faites-en moins!

Oh! J’entends d’ici l’objection: “Je fais ce que l’on me dit de faire, le plan de charge du Corps est déjà complet sans que j’y aie mis quoi que ce soit…”

D’abord, ce n’est pas tout à fait vrai. Et si cela était, il vous appartiendrait de solliciter un rendez-vous de votre supérieur hiérarchique direct, de lui rendre compte de cet état de fait et de le prier respectueusement de bien vouloir alléger la charge qu’il vous impose.

On dit aussi, et c’est exact: “Je balance aussi harmonieusement que possible l’emploi du temps du régiment, et patatras! Telle inspection, telle “intervention” forcément imprévue, telle prise d’armes (qui n’aurait pas dû l’être!) viennent tout foutre en l’air… Comment voulez-vous que je m’en sorte? ”

C’est vrai… vous n’avez pas tort, mais… raison de plus pour alléger votre emploi du temps de telle manière que vous puissiez encaisser l’imprévu sans tout casser.

Et je vous glisserais confidentiellement qu’il y a toute une pédagogie de l’imprévu dont il faudra que je vous parle un jour… car la guerre est faite d’imprévus et nous devons aussi apprendre à y faire face.

Donc, faites-en moins! Mais comment?

Vos activités appartiennent à trois catégories:

– D’abord, les servitudes: gardes, D.O., permanences, services divers (visites aux hôpitaux – contrôle en gare – patrouille à la tenue…).

Je commence par les servitudes, elles ont aussi leur utilité; elles apprennent à tous la GRANDEUR des PETITES CHOSES… elles apprennent l’exactitude, la rigueur, la précision des ordres (excellente préparation en vue du combat!)… elles apprennent aussi que la qualité de la vie en société passe par le soin que l’on met à les bien faire, que les réussir, c’est un devoir de solidarité…

Dans ce domaine, votre action est double: d’une part, vérifier pour chaque servitude:

– qu’elle a encore sa raison d’être (combien subsistent par routine…),

– qu’elle sert à quelque chose (êtes-vous certain que vos gardes- magasins protègent vraiment vivres ou chaussettes? – que cette sentinelle est indispensable? – que cette permanence ne peut être allégée?),

– qu’elle ne peut être remplacée par quelque chose de plus économique

(une sonnette pour un planton – une serrure pour un gardien – une modification au téléphone pour un cadre de permanence…)

Donc vérifiez! De près!

– d’autre part, contrôlez sur qui tombent ces servitudes, c’est à dire trouvez réponse à ces questions:

– combien de sergents participent au tour de garde? Ne peut-on faire prendre aux caporaux-chefs? Voire aux caporaux…

– ces mêmes sergents n’ont-ils pas aussi la semaine dans les unités? La surveillance aux repas? La patrouille en ville? La garde du dépôt de munitions? Et si c’est le cas, puis-je classer ces différents services selon leur importance, réserver les moins nécessaires, les plus faciles aux moins “capables”?

– sergents-chefs , adjudants? Adjudants-chefs? Quel est le rythme de leurs services? Est-il aussi chargé que celui des sergents? Peut-on équilibrer? (2)

– et pour les lieutenants? Les autres officiers? Les aspis?

Vous avez déjà procédé à ces vérifications, à ces contrôles, répondu à ces questions? Bien! Dans ce cas, recommencez jusqu’à ce que vous ayez trouvé des économies. Ou bien demandez à votre second de le faire avec vous.

Ce genre d’examen de… conscience, il faut le refaire sans cesse, sinon ça repart aussi sec! Dans les temps troublés, nos cités entretenaient un veilleur dans le plus haut clocher, prêt à tinter la “MUTE” (3) en cas d’alerte. Vous pourriez peut-être vous inspirer de ce système en confiant à l’un de vos subordonnés le contrôle permanent des servitudes: il viendrait vous “ameuter” si la cote d’alerte était en vue…

Après les servitudes, les activités imposées: là, rien à faire, me dites- vous. Certes, votre marge est plus restreinte. Cependant, je vous l’ai déjà dit, il vous appartient de les étudier de près avec votre chef hiérarchique :

-de vérifier quels effectifs sont nécessaires pour tel camp, telle manœuvre,
-de voir si telle activité ne fait pas double emploi avec telle autre, si tel tir ne peut être fait pendant tel camp…

Bien sûr, la discipline, ça consiste à exécuter.

Mais la participation, ça existe. Et la préparation d’un programme annuel, c’est la confrontation des moyens et des missions. Parmi les moyens, il y a le temps dont on dispose. Cette préparation, c’est un travail “intelligent”, au sens où l’intelligence est connivence avec le réel…

Donc, vous casez les activités imposées sur votre emploi du temps vierge… et vous organisez le service dans le cadre ainsi tracé… à l’économie évidemment.

– Il reste enfin l’essentiel: ce que vous voulez faire pour que votre régiment soit opérationnel.

Cela part de l’accueil des nouveaux arrivants (sur lequel vous désirez, à juste titre, faire l’effort), et se termine par le départ des anciens (que vous souhaitez améliorer… Tiens! Il faudrait que je vous parle du dernier raid des anciens… de leur ultime prise d’armes… du passage des consignes, des matériels, de la fourragère à leurs jeunes… Ce sera pour une autre fois!.

Alors, comment faites-vous? Je vois deux solutions:

– celle du “travailleur”: vous déterminez vous-même, avec l’aide de tous, tout ce que vous voulez faire, où, comment, pendant combien de temps, quand… C’est aussi la solution du… polytechnicien, car nous voilà ramenés au problème précédent: c’est la surcharge générale à tout coup!

– celle des “subsides” (4): vous fixez les buts à atteindre, et, à grands traits, le “timing”. Et vous vous ENGAGEZ auprès de vos capitaines à leur fournir les “secours”, les moyens pour y parvenir: créneaux de temps – carburant – potentiel – munitions – créneaux de champs de tir… En vous réservant (bien évidemment) la possibilité d’intervenir pour aider, rectifier, redresser, dépanner, donner un coup de pouce (5)…

À vos capitaines de meubler leur emploi du temps pour atteindre les buts fixés. Vous leur avez donné les moyens de toutes natures. À eux de jouer!

Il vous restera à vous balader, le nez au vent…

… à vous balader dans votre quartier, sur vos terrains, d’une unité à l’autre, d’un bâtiment technique aux salles d’instruction… pour contrôler, détecter les pannes, les erreurs, aider, conseiller… et FREINER! Car vos capitaines qui, dans la première méthode, se seraient plaints d’être écrasés, seront les premiers à en remettre pour réussir, au risque d’écraser leurs subordonnés.

Je vous le disais: Debout sur le frein… on va s’casser la gueule! Notez encore ceci:

– Je préfère la méthode des subsides. Mais je vous alerte: elle exige de votre part une volonté ferme, pour que personne ne vienne en rajouter – même pas vous! – car les “plages blanches” paraissent nombreuses… pour que chacun se tienne strictement à ce qui est décidé sans remettre les décisions en question à tout bout de champ.

– N’oubliez pas non plus de “calmer” vos propres services: le chef des S.A., le médecin-chef, le chef des S.T…. ont toujours besoin de coller par-ci, par-là, une revue HCCA (est-ce toujours nécessaire? Si oui, quelle forme lui donner pour ne pas y perdre trop de temps?), une inspection des lots de bord, une convocation pour visite des véhicules, justement indispensables à l’exercice de la 3ème section de la 2ème compagnie, une séance de vaccination juste quand il ne fallait pas!

– C’est vous le chef? Alors commandez aussi vos services, fermement. C’est par votre autorité sur eux que passe l’allégement des carcans qui pèsent dur vos unités. Eux aussi ont à faire preuve d’imagination, de sérénité, à utiliser la méthode des “subsides”, à servir (ce qui m’apparaît finalement comme la première tâche des services).

Mais faites le bien!

Mieux vaut un bon exercice que deux ratés! On ne va plus “au tir” pour balancer 5 cartouches. Une plage de PMG est intouchable, le colonel, bras en croix, en défend l’accès à quiconque.

Le temps que vous aurez dégagé en en prévoyant moins, vous l’utiliserez à rechercher la qualité. Souvenez-vous qu’il vaut mieux s’abstenir que faire mal.

Sachez que faire mieux, c’est:

– une instruction rigoureuse, active, passionnante… certes,

– mais aussi une organisation stricte des activités. On parle trop et trop peu de l’organisation:

– TROP, parce que souvent on organise pour l’organisateur et non au bénéfice de l’exécutant. On exige par exemple la présence de toute une unité à la revue HCCA… alors que le major a besoin en tout et pour tout d’un caporal pour écrire les observations et de deux soldats pour manipuler le matériel.

– PAS ASSEZ parce qu’organiser, c’est d’abord simplifier la vie, faire du pratique: si la journée commence par du sport, pourquoi faire le premier rassemblement en tenue de combat? Est-il nécessaire d’aller au repas en rangs serrés? Avez-vous pensé à moduler les heures d’ouverture du foyer en fonction de l’emploi du temps des unités? Combinez-vous le tir, qui se passe forcément en un lieu déterminé, avec le déroulement de l’exercice de combat pour faire l’économie d’un déplacement, et situer le tir dans le combat?

En un mot, pensez-vous à réveiller les imaginations? À remettre sans cesse en question “ce qui se fait parce que ça s’est toujours fait”? À demander à vos capitaines comment ils verraient les choses? À ORGANISER, c’est à dire à combiner, à disposer, à arranger dans le but de simplifier, de réduire les coûts, d’accroître le rendement?

Le Chef que vous êtes, c’est celui qui donne l’ORDRE, qui sème l’ordre, qui met en ordre, qui ordonne: l’ordre, c’est fait pour être obéi, bien sûr. Mais c’est d’abord fait pour ranger, pour arranger, pour améliorer le rangement.

L’ordre, c’est l’outil de celui qui commande. Bien! Mais c’est d’abord l’outil de celui qui bâtit l’avenir. Ordonner, c’est mettre en ordre ce qui VA se passer.

À la lumière de ces quelques développements étymologiques, pesez donc vos responsabilités.

Cordialement,

Général Wilfrid Boone

1 – J’appelle “stagite” la maladie qui consiste à faire ailleurs ce que l’on peut faire sur place.
2 – Attention: il y a des bastilles que la psychologie peut aider à démanteler… mais “c’est vous le chef”
3 – La “MUTE”, c’est la grosse cloche, le bourdon, qui servait à “amuter” (ameuter) la population. Elle existe encore sous ce nom dans le clocher de la cathédrale de METZ.
4 – Cf. Petit Larousse: “SUBSIDE” = secours (d’argent) qu’un prince s’engageait à fournir à un autre prince. (Le prince, c’est vous, l’autre prince, chacun de vos subordonnés).
5 – Cf. id. : “SUBSIDE” = somme d’argent versée à titre de secours, de subvention. (Ce qui suppose quelques moyens bien calculés, réservés au Corps, à VOTRE disposition).

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