1/ L’AUTEUR

Le lieutenant-colonel David Galula (1919-1968), surnommé le « Clausewitz de la contre-insurrection » par le Général David Petraeus, actuel chef de la force multinationale en Irak, a été à la fois praticien et théoricien de la contre-insurrection. Né en Tunisie, Saint-Cyrien, d’origine juive – ce qui lui vaudra d’être rayé des cadres en 1941 – il combattit brillamment durant la seconde guerre mondiale dans l’armée de libération. Il s’est trouvé dans la suite de sa carrière en situation d’observateur de la montée du communisme en Chine, des guerres révolutionnaires en Malaisie, en Indochine et aux Philippines, et de l’échec de l’insurrection en Grèce. Il a enfin été acteur de la lutte contre l’insurrection algérienne où il a obtenu, dans son secteur, des résultats qui l’ont fait remarquer par sa hiérarchie et l’amenèrent à tenir une série de conférences. Après son départ de l’armée, en 1962, il a été chercheur associé à Harvard, période durant laquelle il a rédigé cet ouvrage. Il est considéré par la communauté militaire américaine comme le principal stratège français du XXe siècle.

2/ SYNTHESE DE L’OUVRAGE

Le principe fondateur de la thèse de Galula est d’affirmer qu’il est impossible de vaincre l’ennemi, dans la guerre révolutionnaire, sans le soutien de la population. Par conséquent, alors que dans la guerre conventionnelle la puissance des adversaires est le point fondamental, dans la contre-insurrection la protection des populations indigènes est l’aspect essentiel. La ligne directrice de l’action doit être de construire (ou reconstruire) un appareil politique au sein même de la population. Cette guerre est celle de la maîtrise de l’information et de l’opinion.

Galula propose une solution pratique pour vaincre ces rebellions : – frapper les insurgés agissant au grand jour ; – mailler le territoire ; – reconstruire dans la population un parti loyaliste.

Il s’agit donc pour Galula, en rédigeant cet ouvrage, de construire une « boussole conceptuelle » pour la lutte contre-insurrectionnelle. Après avoir identifié les lois de ce combat, il en expose les principes, les stratégies et les tactiques.

1. Principes et caractères de la guerre révolutionnaire (désignation de l’affrontement de l’insurrection et de la contre-insurrection)

L’insurrection est une des trois formes de conquête violente du pouvoir, qu’il faut distinguer des deux autres, la révolution et le coup d’état.

Une guerre asymétrique. Elle se caractérise d’abord par l’asymétrie entre l’insurgé et le loyaliste. L’un tente de prendre le pouvoir, l’autre de le conserver. L’insurgé est
par essence maître de l’initiative stratégique, il tire sa force de sa puissance idéologique et peut faire un usage efficace de la propagande. Son combat consiste à convertir ses ressources immatérielles en ressources matérielles. A l’opposé le loyaliste s’efforcera de ne pas user ses forces contre des puissances immatérielles.

Des coûts disproportionnés. Cette asymétrie se retrouve dans les coûts de la guerre. L’insurrection est bon marché, la contre-insurrection coûte cher. Le loyaliste doit déployer d’importants moyens pour lutter contre une menace qui reste potentielle.

Une guerre sur un autre terrain, la population. Ne s’appuyant pas sur des structures étatiques existantes, l’insurgé est d’une force limitée. Ne pouvant donc attaquer le loyaliste de façon conventionnelle, il déplace la lutte sur un terrain où sa faiblesse n’est plus déterminante, la population. Alors que la guerre conventionnelle est « la continuation de la politique par d’autres moyens » la guerre révolutionnaire est une guerre politique. Toute opération militaire doit donc être conçue en prenant en compte ses effets politiques.

Une guerre qui s’inscrit dans la durée. L’insurgé, aux moyens limités, a besoin de temps pour lever ses forces.

Souplesse de l’insurrection et rigidité de la contre-insurrection. L’insurrection est souple car elle n’a pas de responsabilités dans la conduite de l’Etat et pas de ressources à défendre. Le loyaliste offre des cibles fixes, et l’initiative appartient donc à l’insurgé.

2. Conditions de la victoire de l’insurrection.

Pour vaincre, l’insurgé doit réunir les conditions suivantes :

Avoir une cause efficace. Celle-ci doit être séduisante, afin de ravir la population aux loyalistes. La cause doit pouvoir attirer une part importante de la population, et sa nature peut être politique, sociale, économique et même virtuelle. La cause est un outil tactique qui peut évoluer, et dont l’importance s’atténue lorsque l’insurrection progresse.

S’opposer à un régime loyaliste présentant des failles. Ces faiblesses peuvent se situer à différents niveaux : absence de consensus national, manque de détermination des loyalistes, mauvaise conduite des opérations de contreinsurrection, géographie défavorable, faible contrôle de la population. Ce contrôle de la population est lui-même lié à la structure politique du pays, à la bureaucratie administrative et à l’efficacité de la police et des forces armées.

Des conditions géographiques favorables. L’influence de la géographie peut être déterminante dans une guerre révolutionnaire. Ainsi, un pays aux frontières terrestres nombreuses et facilement franchissables, aux vastes étendues difficiles à compartimenter, recouvert de terrains rugueux (forêts, montagnes), tout ceci avec une économie sous-développée et une population majoritairement rurale, présente les conditions idéales pour l’insurgé.

Bénéficier d’un soutien extérieur. Il peut être moral, politique, technique, militaire ou financier. Ce soutien n’est pas nécessaire aux débuts de l’insurrection, mais peut s’avérer crucial à mi-vie et dans les derniers temps de l’insurrection.

3. Doctrine de l’insurgé

On peut distinguer deux modèles principaux de stratégie d’insurrection.

Le modèle orthodoxe (communiste).

Dans ce modèle, l’insurrection a pour objectif final l’avènement d’une société nouvelle collectiviste.
Les étapes de la stratégie orthodoxe sont les suivantes :

Création d’un parti, qui doit être celui du prolétariat et des paysans pauvres. Ce parti doit être séparé en deux organisations, l’une visible et l’autre clandestine. Sa force doit être entretenue par des purges internes.

Réaliser des alliances circonstancielles autour de ce parti afin de limiter sa faiblesse initiale. La nécessité de conserver la cohésion de ce front uni pour avoir une chance de l’emporter oblige à tenir secret le vrai projet du parti.

Le combat de guérilla. Cette lutte armée permet d’asseoir la légitimité du parti et de le fortifier. Ce combat s’appuie sur la complicité des populations, qui est une attitude active à distinguer de la sympathie, qui est passive. C’est la formule du poisson dans l’eau. La persuasion permet de rallier une minorité de la population, la force fait plier les autres. C’est durant cette phase que l’insurgé est le plus vulnérable, lorsque ses forces militaires sont encore faibles et que le loyaliste commence à réagir.

La guerre de mouvement. Après un certain temps, le combat de guérilla peut s’avérer insuffisant contre un loyaliste déterminé, il peut même faire courir le risque de s’aliéner la sympathie des populations. Une armée insurgée doit donc être constituée.

La campagne d’annihilation. Il s’agit dans cette ultime phase de détruire les derniers éléments loyalistes.

Le modèle bourgeois nationaliste.

Dans ce cas, l’insurgé cherche à s’emparer du pouvoir, sans se préoccuper de l’après-insurrection.

Le terrorisme aveugle. Cette phase vise à faire connaître le mouvement pour recruter des supporters potentiels.

Le terrorisme sélectif. Cette étape a pour but d’isoler le loyaliste et d’obtenir la complicité passive de la population. C’est durant cette phase que l’insurgé est le plus vulnérable car la réaction loyaliste face au terrorisme peut être très brutale et efficace. Une fois le lien entre loyalistes et population coupé, le modèle bourgeois nationaliste rejoint le modèle orthodoxe dans sa phase combat de guérilla. Ce modèle bourgeois nationaliste permet de gagner des années en évitant un long travail d’organisation, mais s’expose en utilisant la méthode impopulaire qu’est le terrorisme.

4. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « froide »

Du point de vue des loyalistes, la guerre révolutionnaire peut se diviser en deux phases, une période froide, où l’insurgé est non-violent, et une période chaude, temps des actions violentes et illégales de l’insurgé. Durant la période « froide », le loyaliste peut utiliser et combiner quatre modes d’actions distincts : agir directement contre les dirigeants de l’insurrection, agir indirectement sur les conditions propices à l’insurrection, infiltrer le mouvement d’insurrection et tenter de le rendre inopérant, enfin, renforcer son appareil politique et l’ancrer dans la population, stratégie qui semble la plus payante.

5. Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « chaude »

Le passage à la phase chaude de l’insurrection lève le doute qui pouvait subsister chez le loyaliste sur les intentions réelles de l’adversaire, et lui permet de passer à l’action. Ce combat de contre-insurrection doit impérativement se conformer à certains principes.
Le loyaliste doit comprendre les limites de la guerre conventionnelle, qui a peu de chances d’être la meilleure méthode pour éliminer les insurgés. Il ne peut non plus appliquer la même doctrine que les insurgés. En effet, le loyaliste ne peut se muer en guérillero, il peut difficilement constituer une force clandestine concurrençant l’organisation politique clandestine insurgée et il ne peut recourir au terrorisme. De cette analyse il ressort que le loyaliste doit élaborer ses propres tactiques et suivre les lois suivantes :

Le soutien de la population est aussi vital pour le loyaliste que pour l’insurgé ;
Ce soutien s’obtient par l’action d’une minorité active, qui peut emporter l’adhésion de la majorité de la population qui est initialement neutre, et ainsi éliminer la minorité hostile. La tâche de la minorité active sera facilitée si la propagande loyaliste invente et promeut une contre-cause capable de rallier la population ;
Le soutien de la population ne s’obtient que sous certaines conditions ;
L’intensité des efforts et la quantité des moyens sont essentielles. Le loyaliste doit donc rétablir l’ordre dans une région, en y concentrant ses efforts, puis passer à une autre région.

Cette stratégie, offensive, doit permettre au loyaliste de reprendre et conserver l’initiative. En effet, en mettant une pression sur la population, qui est la véritable source de puissance de l’insurrection, le loyaliste oblige l’insurgé à combattre. De plus, si l’insurgé est fluide, la population ne l’est pas. En concentrant ses efforts sur la population, le loyaliste compense sa propre rigidité. La victoire du loyaliste n’est pas obtenue par la destruction des forces insurgées et de leur appareil politique. La victoire s’obtient par la rupture définitive des liens entre l’insurgé et la population, avec l’aide active de cette dernière.

6. De la stratégie à la tactique

Plus concrètement et afin de garantir l’efficacité de l’action, la contre-insurrection doit suivre certaines règles.

Le système de commandement. La cohérence des actions militaires, politiques et judiciaires ne peut être assurée que par un commandement unifié. Les forces armées sont donc amenées à tenir un rôle policier et politique dans les périodes où elles sont les seules disponibles, et avant de les transmettre à des civils. Cependant le pouvoir politique doit toujours affirmer sa primauté sur le pouvoir militaire, sinon ce serait aborder ce combat comme une guerre conventionnelle.

La coordination des efforts des différents acteurs doit être assurée à travers des comités, structures souples mais lentes, adaptées aux échelons de responsabilité élevés, et des états-majors civilo-militaires, structure hiérarchisée mais parfois trop rigide, adaptés aux échelons inférieurs par leur réactivité. Dans les comités, la coopération entre civils et militaires doit être recherchée.

Les mentalités des hommes de la contre-insurrection doivent aussi s’adapter. Le soldat doit apprendre à faire un usage aussi limité que possible de la force, et il doit s’engager politiquement un minimum. Un préfet doit faire preuve d’une implication politique et d’une fermeté inhabituelles par rapport au temps de paix.

Choix judicieux de la zone de concentration des efforts. Une zone faiblement tenue par les insurgés semble la meilleure pour débuter les opérations.

réparation politique. Pour lutter efficacement le loyaliste doit s’armer d’une contrecause compétitive.

La première région choisie pour les opérations de contre-insurrection est une région test. Les leçons tirées de l’expérience auront autant d’importance que les résultats obtenus.

7. Opérations

Etape 1 : destruction ou expulsion des forces d’insurrection. La destruction de la guérilla n’est pas la fin en soi de cette phase.
Le but est en fait de préparer des conditions favorables à l’étape suivante en réussissant à expulser le gros des unités de l’insurrection. Cette étape doit être rapide, même si les résultats tactiques ne sont pas parfaits. Sur le plan pratique il faut ratisser la zone de l’extérieur vers l’intérieur, tout en intensifiant les opérations à la périphérie de la zone. Ensuite un ratissage est mené dans l’autre sens afin d’expulser de la zone la guérilla. Cette phase est appuyée par une propagande active à destination des forces loyalistes, pour inciter à l’usage minimum de la force et punir les bavures, de la population, pour obtenir sa neutralité, et des insurgés, afin de les pousser à accepter le combat.

Etape 2 : déploiement d’unités locales statiques.
Dès cette phase l’attention des loyalistes doit se déplacer de la guérilla vers la population afin d’obtenir la neutralité de cette dernière. Le déploiement de petites unités, échelon le plus important, où la guerre se gagne ou se perd, permet d’obtenir un maillage assurant la sécurité des populations et des instances politiques loyalistes. Même si la population est dispersée, il faut éviter de la déporter pour assurer plus facilement sa protection. Une telle mesure est trop radicale et impopulaire et ne peut être envisagée qu’en dernier recours.

Etape 3 : prise de contrôle de la population.
Cette phase, cruciale, où se mêlent action politique et militaire, vise à rétablir l’autorité loyaliste sur la population, isoler physiquement la population de la guérilla, et recueillir les renseignements nécessaires pour l’étape suivante.

Etape 4 : destruction de l’organisation politique insurgée.
Les responsables politiques insurgés ne participent pas, en général, aux actions terroristes, ce qui les rend légalement plus difficiles à atteindre, et ils bénéficient d’une certaine sympathie et de la solidarité de la population. L’élimination doit donc être rapide, efficace et menée avec un minimum d’erreurs. Pour ces raisons, une police spéciale semble la plus adaptée à une telle opération. Les responsables politiques capturés doivent être relâchés s’ils se repentent sincèrement, et punis dans le cas contraire.

Etape 5 : organiser des élections locales.
C’est la première étape constructive du plan loyaliste. En organisant l’élection d’un gouvernement local autonome provisoire, le loyaliste implique la population dans le combat.

Etape 6 : mettre à l’épreuve les dirigeants élus.
Ces dirigeants sont la base du succès futur des opérations de contre-insurrection des loyalistes. Ils doivent donc être testés afin de mettre à l’écart les plus incapables. Durant cette phase, il est capital de protéger les dirigeants élus et de leur fournir un appui technique et logistique.

Etape 7 : organiser un parti politique.
La création d’un parti national de la contre-insurrection assure la diffusion et l’exécution du programme politique de la contre-insurrection, permet d’obtenir une
cohérence nationale des dirigeants locaux, étend l’autorité des nouveaux dirigeants au domaine politique et renforce le lien avec la population.

Etape 8 : rallier ou éliminer les derniers insurgés.
Dans cette dernière étape, le retour aux grandes opérations de la première étape semble la meilleure solution, d’autant que le loyaliste bénéficie désormais du soutien actif de la population. L’amnistie pour les insurgés qui se rendent peut être une bonne solution pour accélérer la fin des opérations sans prendre trop de risques.

3/ ANALYSE – AVIS DU REDACTEUR

Cet ouvrage présente la grande qualité d’être à la fois récit, traité politique et manuel pratique, mais il a le défaut d’être fortement imprégné des expériences chinoise et algérienne de l’auteur. Après sa lecture, il apparaît tentant de vouloir remplacer communisme par islamisme pour bénéficier d’un manuel utilisable dans les combats actuels. Mais, malgré certaines similitudes, le communisme, qui promettait une forme de bonheur matériel sur terre, semble finalement un ennemi plus facile à contrer matériellement que la transcendance de l’islamisme. Une démocratie capitaliste peut être proposée en alternative au communisme, mais que pouvons-nous opposer à l’islamisme ? La réflexion sur le modèle politique proposé par le loyaliste pourrait donc s’étendre à la proposition d’un modèle spirituel, qui pourrait être une interprétation « douce » de l’islam.

En revanche, certains principes et procédés semblent toujours pertinents moyennant des aménagements. En effet, la population reste au cœur de la lutte contreinsurrectionnelle, et sa conquête est l’enjeu du combat. De même, la reconstruction d’un système politique semble encore devoir être une priorité.

Les amendements apportés au modèle de Galula doivent répondre aux nouveaux défis de la lutte contre-insurrectionnelle. Face à la violence et au fanatisme extrême des insurgés actuels, comment réagir en maintenant un faible niveau de violence ? Face à des médias omniprésents, difficiles à contrôler et parfois opposés (Al-Jazeera en est l’archétype), qui amplifient ou déforment la réalité des actions de la contreinsurrection, quelle liberté d’action reste-t-il au chef qui mène ce combat ? Face à des responsables politiques cherchant des résultats rapides et visibles, comment justifier une doctrine qui prône la patience et une certaine discrétion ? Face à une opinion publique réticente à verser le sang de ses soldats et à payer le prix économique de la reconstruction d’un pays, peut-on encore imaginer, après le coût exorbitant de la « pacification » incertaine de l’Irak par les Etats-Unis, une nouvelle application à l’échelle d’un pays de la doctrine de contre-insurrection, sauf peut-être pour tenter de pacifier l’Afghanistan ?

L’étude des principes et modes d’action prônés par Galula, et surtout des adaptations qui seraient nécessaires, incite à penser qu’il n’existe plus de pays occidental, au moins en Europe, prêt à se lancer dans une telle aventure. Il s’agit donc d’un ouvrage visionnaire sur un type de guerre que nous n’aurons probablement plus les moyens et la volonté de mener avec l’ampleur envisagée par l’auteur.

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