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Mon cher ami,
 
C O M M AN D E R . . .

La lettre de décembre se terminait par les vœux que je vous exprimais pour un Joyeux Noël. Celle-ci, datée du 1er janvier de l’an de grâce, se doit de commencer aussi par des souhaits.

Souhaits traditionnels… Bôf! me direz-vous. Non, mes vœux se situent à la fois dans la tradition et au-delà:

– dans la tradition, parce que je vous dis bien sûr: bonne année! Bonne santé! Paix et bonheur et réussite! Pour vous, les vôtres, pour votre commandement, pour vos subordonnés, pour la prochaine mutation de ceux d’entre vous que guette le PAM (NDLR: plan annuel de mutation) prochain.

– au-delà, parce que mon vœu le plus cher, le plus personnel, c’est que cette nouvelle année voit chez vous tous se concrétiser cette manière de commander que nous cherchons tous à apprendre et que vous devez apprendre à vos subordonnés.

Et surtout, ne dites pas: “Je connais! Je pratique tout cela et bien autre chose de mieux depuis longtemps.” (1) Moi qui vous écris, je vous dirais (confidentiellement) qu’en matière de commandement et après 38 ans de service, j’ai encore beaucoup à apprendre…

Alors, COMMANDER…?

Commander, c’est faire preuve d’autorité et l’exercer à bon escient.

Or l’autorité, c’est encore une notion bien mal perçue:

– tel jeune officier la confond avec le coup de gueule, mélangeant autorité et autoritarisme, le fond et la manière, le bruit et l’efficacité.

– tel sous-officier âgé a  » passé la main  » (surtout pas d’histoires!) et quémande l’obéissance, une affaire de troc en quelque sorte: “Passe-moi tel service et je te passerai une perm supplémentaire”.

– mais tel autre (officier ou sous-officier, peu importe) transforme l’autorité en chantage: ”Tel travail vite fait! Sinon, je sucre la perm!”

Caricatures? Croyez-vous vraiment? En tout cas l’autorité, ce n’est pas cela. Et il s’agit bien que tous donnent à ce mot le même sens.

Par exemple, ne dit-on pas que tel médecin “fait autorité” en matière de cardiologie? Ce qui ne signifie pas que ce bon docteur donne des ordres. Cela signifie qu’il est compétent, que tout le monde reconnaît sa compétence.

Le premier fondement de l’autorité, c’est la COMPÉTENCE. Et celui qui n’est pas compétent n’a pas droit à l’autorité, fut-il militaire (car c’est un domaine de vie et de mort…) Et pour être compétent, un seul outil, le travail…

La compétence ne suffit pas à fonder l’autorité, vous le savez bien: on peut être un technicien hors pair et rester incapable de donner un ordre. Vous savez bien qu’aucun de nous n’admet l’autorité d’un homme qui l’exercerait à son bénéfice personnel. Par contre, si l’on comprend que ce chef use de son autorité pour le bénéfice des autres, cette autorité est aussitôt comprise, admise, acceptée, adoptée. Car la deuxième base de l’autorité, c’est le DÉSINTÉRESSEMENT.

Est-ce tout? Non. L’autorité est “tripode” et le troisième fondement de l’autorité, c’est le CARACTÈRE, le caractère qui, dans certaines circonstances, est simplement le courage, le courage de donner la priorité à l’intérêt général sur l’intérêt particulier, le courage moral de choisir la solution la plus difficile si c’est la seule à pouvoir assurer le succès de la mission.

Compétence, désintéressement, caractère… Si votre autorité repose sur ces trois fondements, elle sera admise par vos soldats. Et si elle ne possède pas ces trois qualités, elle sera refusée.

À partir du moment où vous donnez à l’autorité cette définition, militaire ou civile, je crois que l’on peut se regarder en face en parlant d’autorité.

Et sachez bien que vos subordonnés attendent de vous la manifestation de votre autorité, qu’ils ont soif que vous les commandiez (bien…), parce que votre façon à vous de SERVIR, le service qu’ils escomptent de vous, votre service, c’est de les commander.*

Allez-vous m’objecter que ces trois bases, les posséder ne suffit pas à bien commander? Qu’il y faut aussi “la manière” Aussi bien vais-je vous rappeler une vieille recette, toujours valable à mon avis.

Je distingue trois modes de relations chef-subordonnés, trois manières d’être, trois modes seulement, qu’il s’agit, pour chacun de nous, de connaître à fond pour en user où et quand il faut, sans erreur ni débordement. L’art du chef réside dans le dosage subtil, instinctif ou travaillé, qui lui permet d’utiliser à chaque moment le mode qui convient et de passer adroitement de l’un à l’autre.

Le premier mode, je le baptise:

“ GARDE À VOUS – REPOS!”

parce que vous l’utilisez tout naturellement à l’ordre serré, et alors son importance est grande si vous aboutissez, ce faisant, à cette perfection, à cette cohésion qui donnent à la troupe l’orgueil d’elle-même. Mais c’est aussi et d’abord le mode de commandement au combat, chaque fois que l’urgence, le danger, font qu’il n’y a pas de place pour l’explication.


Ce mode ne souffre pas la discussion. Il correspond, chez les subordonnés, au jeu des réflexes cent fois étudiés sur le terrain ou en salle, cent fois perfectionnés par ce “DRILL” qui s’adapte si bien à un PMG 1 bien compris.

Rigueur et précision de l’exécution – réflexe de discipline – rapidité de l’obéissance – voilà ce qu’obtient le chef d’une troupe ainsi commandée.

Le second mode est aussi utile et efficace que le premier auquel il prépare: c’est “ LE DiALOGUE ”.

Le dialogue (2), c’est le mode de l’instructeur qui explique et cherche à se faire comprendre. C’est le mode du chef au combat ou à la manœuvre, qui “monte son coup” à l’avance et avec un peu de recul. C’est le mode qui permet au subordonné de réfléchir, de comprendre, de suggérer, d’émettre son avis, de se préparer ainsi à donner le meilleur de lui-même pour la meilleure exécution possible.

Intelligence et ruse dans l’exécution – souplesse et initiative dans la discipline – adhésion à l’obéissance – voilà ce qu’obtient le chef d’une troupe ainsi commandée.

Le troisième mode est celui de “ LA DÉTENTE ”.

Les occasions sont multiples, au besoin vous en créerez, où vous serez avec vos subordonnés plus l’homme, l’ancien, le camarade de combat… sans cesser d’être le chef. Parce que c’est la pause, parce que vous prenez un repas ensemble, parce que vous fêtez n’importe quoi autour d’un pot… vous ne pouvez pas rester LE CHEF sur votre piédestal. Il vous faut savoir vous “risquer” dans la foule, savoir écouter plus encore que parler, prendre part avec naturel et en vérité.

De tels moments privilégiés vous permettent de faire passer, sans avoir l’air d’y toucher, tout ce qui doit passer du chef (que vous n’avez pas cessé d’être) au subordonné, tout ce qui n’est mis dans aucun programme ni aucun règlement…. comme d’entendre et de retenir tout ce qui se dit (peut-être bien… pour vous aussi!).

Cette lettre est bien longue, trop chargée, difficile. C’est que le sujet n’est pas si simple, que son importance est grande, qu’il s’agit pour chacun de nous de le posséder

1 Ndlr Processus des Missions Globales

à fond pour en vivre naturellement, pour en être l’exemple vivant, pour en instruire les autres.

Je ne crois d’ailleurs pas qu’il suffise de vous écrire tout cela. Aussi allons-nous nous réunir pour en parler, pour parler de commandement, de méthode de travail, d’organisation du Corps. Il ne s’agit pas de refaire un stage de chef de Corps! Il s’agit de mettre en commun nos expériences pour l’amélioration de tous.

Donc, à bientôt!

Général Wilfrid Boone

P.S. – Je relis (j’aurais dû le faire plus tôt!) le mot du CEMAT du … et j’y vois avec inquiétude que, pour le Général DELAUNAY, “ l’autorité repose sur quatre pieds: compétence – rigueur – amour – exemple. ” Vais-je reprendre cette lettre? À la réflexion, non. L’autorité peut bien avoir 3 ou 4 pieds, l’essentiel est d’en avoir, d’avoir assez de personnalité, assez de colonne vertébrale pour COMMANDER. Je vous laisse donc travailler ce petit problème de philosophie comparée…

1 – Si vous avez des recettes, sachez que tout le monde est toujours preneur…

2 – Dialogue! Je prends ce mot dans son acception vraie: conversation entre deux ou plusieurs personnes. Il ne s’agit pas des échanges d’inepties qu’il recouvre malheureusement dans l’usage que l’on en fait parfois aujourd’hui.
 

Comments

  1. Peu importe effectivement qu’il y ait 3 ou 4 pieds.
    Ce que dit le Général Boone est remarquable et à inscrire au pinacle de nos écoles de formation
    Concernant le PMG, dont il est parlé incidemment, c’était une réforme pédagogiste mettant au pinacle (justement) l’individualité dans la formation; on pourra en parler si tu veux.
    Enfin, petit témoignage personnel: l’expérience ne met pas à l’abri de l’erreur; je l’ai vécu à Faya Largeau où j’ai, à la veille de mon adieu aux armes, commis des erreurs de débutant. Finalement, l’avantage de l’expérience n’est pas d’éviter les erreurs mais de s’en apercevoir plus vite et de rectifier le tir plus tôt.
    Papa

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